« European Attraction Limited »

European Attraction Ltd
ou
Regarder l’autre

Du 15 décembre 2017 au 3 février 2018, le Centre d’Arts Plastiques de Saint-Fons expose « European Attraction Ltd Tours », une création des deux artistes norvégiens Lars Cuzner et Cassius Fadlabi. Pour leur première exposition en France, ils présentent une vidéo de 4 minutes 39.                                                         A l’occasion du vernissage, celle-ci était accompagnée d’un hélicoptère...

Il s’agit d’une vidéo à caractère ironique qui fait appel aux dons pour lancer European Attraction Ltd Tours : une agence de « voyages personnalisés » proposant des visites de camps de réfugiés. Les clients pourront survoler les camps en hélicoptère, d’où sa présence au vernissage. Les artistes se présentent comme des « entrepreneurs culturels » et promettent une expérience qui transformera le client en « un meilleur être humain ».1

Regarder la misère

Certains spectateurs seront déroutés, le temps de comprendre qu’il s’agit d’ironie. D’autant plus que la vidéo fait allusion à des pratiques actuelles comme le tourisme des bidonvilles ou le tourisme humanitaire. Dans la critique de ces pratiques on parle de « voyeurisme nécessaire »2 ou encore de « business de la pauvreté »3. Ces touristes payent pour regarder la misère de l’autre mais aussi, pour se donner bonne conscience. Ils auront l’assurance d’avoir investi dans l’amélioration des conditions de vie des locaux. Ce business model finit par devenir indispensable à l’économie locale et inscrit parfois les habitants dans une logique de dépendance. Logique paradoxale, puisqu’il faut mettre en avant sa misère dans l’espoir de s’en échapper.

Regarder les voyeurs

La vidéo présentée par les artistes ne fait qu’appliquer cette logique aux camps de réfugiés. Ils vendent un aperçu sur la souffrance de l’autre, c’est une invitation à l’empathie. L’utilisation du support vidéo afin de dénoncer ce voyeurisme place le spectateur dans la position d’un voyeur.

D’autres y verront aussi une critique des médias qui poussent à une consommation constante de la souffrance de l’autre. Nicolas Audureau, directeur du CAP, rappelle les travaux de Susan Sontag sur ce sujet. Dans « La douleur des autres », l’essayiste s’interroge sur le rapport que l’on peut avoir à la souffrance face à la saturation des images.4

Regarder des curiosités

Ce n’est pas la première fois que les deux artistes se mettent en scène pour questionner notre rapport à l’autre. Le projet s’inscrit dans la continuité de leur première exposition European Attraction Ltd. En 1914, se tenaient les célébrations centenaires de la Constitution de Norvège. Celles-ci exposaient 80 africains dans le « Kongolandsbyen » (village congolais). Fadlabi et Cuzner décident de reconstituer ce village cent ans après, pour le bicentenaire de la Constitution.

Ils répandent des informations contradictoires sur l’origine des personnes qui seront « exposées » pour reconstituer cet événement historique.5 Cela laisse la place aux craintes et aux spéculations de la part des médias et des associations antiracistes.6 Les artistes utilisent cette confusion pour soulever un débat autour de la mémoire collective, du colonialisme et du racisme. L’exposition révélera finalement des huttes vides accessibles à tous, confondant le rôle du spectateur et de « l’exposé ».

Ces zoos humains ou exhibitions ethnologiques étaient l’attraction principale des Expositions Universelles organisées partout en Europe jusqu’au début du XXème siècle. Cuzner et Fadlabi découvrent d’ailleurs à l’occasion de leur exposition à Saint-Fons que « L’exposition internationale urbaine de Lyon » de 1914 abritait un « village sénégalais » avec 120 indigènes.7

Regarder dans le miroir

Les deux premières expositions des artistes dressent un parallèle entre les images des camps de réfugiés et des zoos humains. Elles interrogent l’évolution de notre regard sur l’autre. Il y a cent ans, dans les cas les plus extrêmes, l’autre était présenté comme inhumain, une curiosité qu’on observait derrière des barreaux. Après la Grande Guerre, les expositions sont parfois plus ethnographiques. Il s’ajoute une dimension culturelle et artisanale, même si l’autre reste encore inférieur car considéré ‘non civilisé’.8 Aujourd’hui l’industrie du tourisme propose une expérience empathique de la misère et de la souffrance d’autrui. Immersion totale personnalisée.

Maya Singh

1. Vidéo exposée : https://www.youtube.com/watch?v=YcBHVIRiSaA

2. Le «tourisme des bidonvilles» entre voyeurisme et aide au développement, Loïc Vennin, AFP. http://www.lapresse.ca/voyage/nouvelles/201205/31/01-4530443-le-tourisme-des-bidonvilles-entre-voyeurisme-et-aide-au-developpement.php

3. Tourisme des bidonvilles à Jakarta par Linda Bouifrou, 2 février 2016. https://grotius.fr/tourisme-des-bidonvilles-a-jakarta/#.WkzQCbAiHIU

4. Susan Sontag, Devant la douleur des autres, trad. de l’anglais par F. Durant-Bogaert, Paris, Christian Bourgois, 2003. 5. https://publicartnorway.org/prosjekter/european_attraction_limited/

6. Oliver Basciano, Septembre 2014, How to cause a moral panic: Oslo’s human zoo. https://artreview.com/opinion/september_2014_opinion_oliver_basciano/

7. Lyon, centre du monde ! L’exposition internationale urbaine de 1914, p. 267

8. Des exhibitions racistes qui fascinaient les Européens: Ces zoos humains de la République coloniale par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard & Sandrine Lemaire. https://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/BANCEL/1944

Liens: CAP: https://lecap-saintfons.com/